RENDEZ-VOUS CULTURE

PAR MARGUERITE NATTER

L’HOTEL SALÉ – MUSÉE PICASSO, 5 rue de THORIGNY – 75003

« Je veux une veille maison » déclara un jour Picasso à Gertrud Stein. C’est un privilège sans nom, pour l’artiste, de se voir attribuer l’un des plus beaux hôtels particuliers de Paris et d’y exposer exclusivement son œuvre. La collection du Musée Picasso de Paris compte plus de 5000 œuvres. Deux dations, des donations et une politique d’acquisition en sont à l’origine. Le grand projet patrimonial de faire entrer dans les collections nationales un tel ensemble est né de l’impulsion de Malraux. Ainsi fut conçue en 1968 la loi sur la dation comme moyen de paiement des droits de succession « tendant à favoriser la conservation du patrimoine artistique national. L’Etat, riche de cette collection, cherchait un lieu d’exposition et s’adressa à la ville, alors propriétaire de l’hôtel Sallé. Au-delà de l’impressionnante exposition, c’est sur cet écrin que nous souhaitons nous pencher, à la lumière d’un article exhaustif de Jean-Pierre Babelon paru dans la Revue de l’art en 1985 sur le sujet.

 

L’HOTEL PARTICULIER : UN IDÉAL SOCIAL
Lorsque le puissant Pierre Aubert construisit cet hôtel au XVIIe siècle, la société parisienne donnait des petits noms évocateurs à ces châteaux urbains nés de la fortune des grands financiers : l’hôtel Bautru, c’était le Gentil, l’hôtel d’Emeri, c’était le Commode. Et celui de Pierre Aubert, percepteur des gabelles (l’impôt sur le sel), c’était le Salé. On n’aimait pas trop les gabelous à l’époque. Or un jour, un fameux comédien parisien, Jodelet, jouait ses farces au théâtre du Marais, rue Vieille-du-Temple, dans un ensemble de bâtiments achetés par Pierre Aubert justement. Lorsqu’Aubert annonça à Jodelet qu’il voulait mettre des statues dans la galerie de son nouvel hôtel, l’acteur lui répondit de ne pas oublier de mettre la statue de la femme de Loth. Celle qui s’était retournée au moment de la destruction de Sodome et Gomorrhe avait été transformée en statue de sel! Depuis, Le nom d’hôtel Salé perdura, de façon très officielle.

Au carrefour de trois rues du Marais, rue de Thorigny, rue des Coutures-St-Gervais et rue Vieille-du-Temple, l’hôtel Salé occupe un espace immense que l’on voit rarement, par ailleurs, conservé dans une telle intégralité. Aucun lieu de cette envergure ne résista aux promoteurs, dans l’histoire des hôtels de Paris, comme ceux du quartier de l’Opéra par exemple. C’est peut-être l’isolement dans cette impasse et l’écartement des quartiers des affaires qui le préservèrent. Il ne faut pas oublier que le Marais était autrefois un quartier en sommeil.
Pourquoi le Marais ? Parce qu’à l’époque, l’île Saint-Louis, les quartiers Saint-Paul ou Saint-Antoine étaient saturés. On créa soudain de nouveaux espaces à bâtir, plus au nord, là où la ville laissait place aux jardins potagers des censitaires et aux « coutures » ou « cultures » des congrégations religieuses, mais toujours intra muros. La création de la Place Royale par Henri IV sur des terrains délaissés avait enseigné à ces communautés, appauvries depuis les guerres de religion, qu’elles pouvaient en tirer profit.

L’hôtel, par son environnement dégagé, par sa silhouette et par sa taille inusitée (42,50 m x 19 m pour le seul corps de logis), a encore des allures de château. Plus que tout autre hôtel parisien, mis à part Soubise éventuellement, il incarnait l’autorité castrale visible de loin. Les autres hôtels prestigieux ne seront construits que 50 ans plus tard. L’architecte, Jean Boullié de Bourges, répondit à la folie des grandeurs de ce Pierre Aubert imitant celle de Fouquet, qui, dans le même temps, construisait Vaux-le-Vicomte. Les deux eurent cette inconscience. La chute du premier entraîna celle du second.
L’hôtel passa ensuite de main en main et connut presque toujours des locataires. Le poids du destin perdure : la ville de Paris, propriétaire depuis 1962, loue l’hôtel Salé à l’Etat par bail emphytéotique de 99 ans.

 

LE BOURGEOIS GENTILHOMME
Pierre Aubert naquit en 1584 (ou 1591 selon son interrogatoire au procès Fouquet). Il ne tarda pas à faire fortune à Paris. Judicieusement marié en 1623 à Marie Chastelain, 15 ans, héritière d’une famille considérable implantée dans le quartier de son futur hôtel, il accumula les charges financières (secrétaire du roi,…), empruntant à faible taux et « prêtant au roi à des taux usuraires pouvant aller jusqu’à 16 et 18% »[1]. Dans les années 1630 il parvint à obtenir, par le bail général des gabelles, des intérêts sur l’impôt du sel. Il devint l’un des principaux financiers de Paris avant d’obtenir un poste sous les ordres directs de Fouquet dans les années 1650. Des sommes immenses affluèrent.

Jean-Pierre Babelon ne manque pas, dans son article sur l’hôtel Salé, la comparaison récurrente entre Pierre Aubert et Monsieur Jourdain. Les passages de Molière nous éclairent admirablement sur l’esprit bourgeois du XVIIe siècle.
Dans les années 1640, Pierre Aubert, par l’argent, fréquentait déjà le monde aristocratique : il louait un hôtel particulier rue Payenne à un président de la Chambre des Comptes, Charles Duret de Chevry. Il prit l’habitude de vivre non seulement avec son épouse, Marie Chastelain, mais avec l’amant de celle-ci. Sans ressources, mais marquis, César Auguste de Pardaillan de Gondrin, marquis de Termes, devait flatter Aubert par les assiduités qu’il montrait à sa jeune épouse. Le rêve d’un grand hôtel  à construire s’empara alors de cet étrange ménage à trois, augmenté d’un nouveau couple, celui de la nièce de Marie Chastelain – fille adoptive d’Aubert – et du fils du marquis de Termes ! « J’ai du bien assez pour ma fille, je n’ai besoin que d’honneur, et je la veux faire marquise » aurait pu dire Aubert à l’instar de Monsieur Jourdain.
Le marquis de Termes avait la réputation de tirer un profit ingrat de sa situation de subsistance assurée chez les Aubert. Cela glorifia tant Pierre Aubert qu’à nouveau, la comparaison avec Molière s’impose. Parlant du comte Dorante qui vit à ses crochets, Monsieur Jourdain réplique à sa femme : « Il me fait l’honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui ».

 

UN PROFIT ÉPHÉMÈRE
En mai 1656 le terrain – 5586 m2- de la rue de Thorigny est acheté aux hospitalières de Saint-Anastase, pour une somme de 40000 livres qui fut payée comptant.  Le prix de la toise carrée(3,80 m2) à 41 livres était raisonnable si on songe que les terrains de l’île Saint-Louis valaient 70 livres la toise carrée dès 1638.
Aubert fit appel à des artisans comme le plombier fontainier Louis Mazeline, qui réalisa 150 saumons de plomb, ou Etienne Thiboust, maître couvreur.
Les travaux prirent fin en 1660 lorsqu’Aubert acheta les deux petites constructions qui séparaient encore son jardin de la rue Vieille-du-Temple. C’étaient deux jeux de boules et un jeu de paume célèbre qui abrita de 1634 à 1673 le théâtre du Marais où Corneille joua ses premiers chefs-d’œuvre[2].
Ainsi, en décembre 1659, Aubert emménageait dans son hôtel de la rue de Thorigny avec sa fille adoptive, sa femme, le marquis de Termes et son fils.

Mais les jours suivant, sous de fâcheux auspices, le roi, Versailles en tête, manifesta sa colère devant les financiers qui retenaient les meilleurs ouvriers pour leurs hôtels. Il interdit « d’entreprendre aucuns nouveaux bâtiments ni faire aucuns réparatifs de matériaux tant dans sa bonne ville et fauxbourgs de Paris que dix lieues à la ronde sans permission expresse » (edit du 31 octobre). Un an plus tard, Fouquet était arrêté ; Aubert confronté avec d’autres financiers. Ses biens furent saisis en 1663 puis adjugés par baux judiciaires. Après avoir décampé de la rue de Thorigny et placé sa famille chez les Chastelain, le vieil Aubert mourut le 17 août 1668.

 

L’ARCHITECTURE MAZARINE (1643-1660)
La période mazarine désigne la façon dont les constructeurs s’affranchissent des règles de Pierre Le Muet (La manière de bien bastir pour toutes formes de personnes) pour renouveler l’usage et la manière des intérieurs afin de satisfaire de façon rapide et efficace la volonté des grands financiers. L’exemple fut donné par l’hôtel de Nicolas Lambert sur l’île Saint-Louis, bâti par Le Vau.

La nouvelle architecture puise dans l’expérience de Mansart et dans l’influence italienne véhiculée par les Palais gênois gravés par Rubens,grâce à Mazarin. De vastes parallélépipèdes s’élèvent par un haut rez-de-chaussée, un étage, un attique, coiffés d’un confortable comble brisé. Le plan est de plus en plus ingénieux. La complexité du parcellaire exacerbe la recherche de l’effet et de la dissymétrie. Les quarts-de-rond remplacent les angles droits de la cour. Les enfilades se doublent, les escaliers sont plus commodes. La cour de l’hôtel Salé adopte selon ces principes un plan en anse de panier. Sur ses 27 mètres de longueur, elle introduit le visiteur devant le corps de logis monumental, entre cour et jardins, bâti dans le plus bel appareil de pierre. La sobriété exclut colonnes et pilastres. Le fronton du petit avant-corps est classique, dans l’héritage de Mansart. Mais un second fronton armorié, plus audacieux, détrône le petit en se développant plus haut, sur trois travées. Etranger à Mansart mais d’inspiration baroque, on en retrouve des citations à l’attique du Louvre ou à l’hôtel Sully. Les contreforts en doucine couronnés de chapiteaux ioniques à l’endroit où les ailes rencontrent le corps de logis, prenant appui aux pieds de sphinges couronnées, et quelques décors sculptés égayent la cour d’honneur, dont la composition rappelle l’hôtel Guénégaud, le château de Maisons et l’hôtel Gruyn des Bordes à Lauzun. A gauche, un mur aveugle (renard) aéré de fausses ouvertures simule une aile, en écho à l’aile des communs sur la droite, couverte d’une terrasse en plomb. A cet ensemble il faut ajouter la chapelle en hors-d’œuvre, la basse-cour, les pavillons des écuries dont l’étage sert de grenier pour le fourrage.
Ainsi encadrée, la façade ouvre par sept travées sur la cour d’honneur, de façon à mettre en valeur l’avant-corps central. Mais côté jardin, la façade est longue de 12 travées. Elle est toutefois raccourcie par deux pavillons rectangulaires aux angles, comme à Maisons.

A l’intérieur, un grand mur principal détermine deux enfilades. L’élément clé du décor est le grand escalier d’honneur, qui rappelle l’escalier de Michel-Ange à la bibliothèque laurentienne de Florence. Un balcon en saillie, puis une galerie, couronnent le haut de l’escalier. Véritable salle de spectacle décuplant les effets d’optique, ce « magnifique escalier » a été célébré par Piganiol de la Force. Les artisans qui travaillent au décor de stuc, des aigles tenant le foudre aux génies porteurs de guirlandes sont de grands noms. C’est la génération de sculpteurs qui travailleront bientôt à Versailles, à Saint-Germain, au Louvre : Claude et Jacques Buirette, sculpteurs sur bois, les frères Marsy, élèves de Jacques Sarrazin, et Desjardins.
Cf. l’explication de Claude Mignot sur la distribution de l’hôtel Salé au XVIIe siècle : http://mpp-jep.tumblr.com/claudemignot

 

LES CAMPAGNES DE RESTAURATION
Après la chute de Pierre Aubert, l’hôtel Salé passa dans les mains de différentes familles et locataires. L’hôtel vit alors la plupart de ses décors intérieurs changer. La dernière famille de propriétaires, entre 1797 et 1962, le loua à diverses institutions, comme l’école centrale des arts et manufactures, ou l’école des métiers d’art de la ville de Paris. En 1964, la ville acheta l’hôtel, le fit classer monument historique le 29 octobre1968.

En 1974, la nouvelle fonction muséale de l’hôtel Salé pour recevoir la collection de Picasso était décidée. La restauration fut menée par Bernard Vitry, architecte en chef des Monuments Historiques, de 1974 à 1979. Les éléments décoratifs dédiés au musée sont l’œuvre de Giacometti. Le musée Picasso fut inauguré en 1985. Les aménagements muséographiques de Roland Simounet ont certes respecté l’ensemble des intérieurs mais ont effacé certains éléments du décor au profit de l’uniformité, comme l’occultation des lambris du grand salon.

Une seconde campagne de restauration eut lieu entre 2011 et 2014. Elle eut pour objet un nettoyage de l’hôtel, un agrandissement et une mise aux normes. Stéphane Thouin, ACMH, a été le maître d’œuvre de la restauration des parties classées de l’hôtel. Il en donne quelques explications : http://mpp-jep.tumblr.com/stephanethouin

En ce qui concerne le jardin situé derrière le corps de logis, il s’est vu affublé d’une très curieuse pergola, depuis la dernière restauration. Fort heureusement, celle-ci fut rapidement démontée. Une petite promenade au square qui jouxte le jardin, côté rue Vieille-du-Temple, permet une bonne vue de la grande façade côté jardin de l’hôtel

Salé.

 

[1] J.-P. Babelon, « La maison du bourgeois gentilhomme : l’Hôtel Salé, 5, rue deThorigny, à Paris »

In: Revue de l’Art, 1985, n°68. pp. 7-34.

[2] C’est la troupe du Marais qui créa le Cid en 1637. Corneille y fit jouer toutes ses pièces jusqu’en 1647.

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