RENDEZ-VOUS CULTURE

PAR MARGUERITE NATTER

UNE BONNE EXPO? ALLEZ VOIR LANVIN A GALLIERA

On l’appelait Madame. Elle fut la grande rivale de Chanel, le musée Galliera lui rend hommage par une première grande rétrospective : Jeanne Lanvin, fondatrice de la plus ancienne maison de couture encore en activité. Réalisée en étroite collaboration avec Alber Elbaz, directeur artistique de la maison Lanvin depuis 2001, l’exposition présente une centaine de modèles des fonds Patrimoine Lanvin et Galliera. La scénographie est sobre et réussie, intemporellement moderne, à l’image de l’œuvre de Jeanne Lanvin. Au travers des vitrines, dont ne ressortent que les arrêtes en métal noir, s’exprime l’éclat de ces ensembles élégamment taillés. Certains modèles présentés à plat sont mieux vus par reflet grâce à un jeu de miroir. Sortir délicatement du sommeil une telle collection, sagement endormie dans les tiroirs cliniques des réserves, tel est l’objectif atteint d’une exposition proposée dans le respectueux silence que traduisent des mannequins muets et immobiles.

LE PATRIMOINE LANVIN A L’ABRI DU TEMPS
Des malles remplies de robes, d’accessoires, de croquis… plus de 500 modèles reposaient intacts dans l’obscurité des greniers de la maison Lanvin, depuis la disparition de Jeanne Lanvin en 1946. A la fin des années 80, on décida d’entreprendre un récolement méthodique et de créer le service Patrimoine Lanvin. J. Lanvin avait cette volonté d’archiver ses œuvres, mais rien n’était nommé ni numéroté. En revanche, on a retrouvé l’intégralité des livres de croquis réalisés par son atelier de dessins et répertoriés par saison : visionnaire, Lanvin faisait dessiner à la gouache et à l’aide de tissus chaque modèle présenté à la presse et aux clientes.
Depuis 2012, près de 300 albums sont numérisés. Le fonds conserve aussi les dessins de tous les créateurs qui ont succédé à Jeanne Lanvin de sa mort à nos jours.

UN JEUNE TALENT
Jeanne Lanvin, née le 1er janvier 1867, est à son compte à 18 ans ; une première boutique à 23 ans. Sa fille, Marguerite est une source d’inspiration essentielle. Elle lui crée plusieurs modèles, un nouveau département de mode Enfant. On les retrouve toutes deux sur le logo de la marque, dessiné par Paul Iribe, comme sur le célèbre parfum Arpège.
1921 : Création de Lanvin Décoration. Elle réalise, avec Armand-Albert Rateau, le décor du théâtre Daunou (Cf. notre article sur le Harry’s bar situé juste à côté : http://www.rdvculture.com/2015/03/14/lincontournable-harrys-bar-a-opera/), style Art Déco. Et son hôtel particulier rue Barbet-de-Jouy. Lanvin, c’est donc aussi tout un fonds mobilier : tables, bureaux, chaises, boiseries. Très jeune, elle est reconnue pour son talent. Dès 1901 elle figure à l’Annuaire de la Mode française, qui réunit les créateurs, et crée le costume d’académicien d’Edmond Rostand.
En 1909, la maison Lanvin, faisant désormais partie de l’élite, devient membre de la Chambre Syndicale de la Haute Couture. La Maison Lanvin appartient à la même famille jusque dans les années 80. On décide de passer de la haute couture au prêt-à-porter en 1993. Alber Elbaz redonne une image prestigieuse à la maison.

LA LIGNE MODERNE
La coupe et le savoir-faire maîtrisé définissent la ligne Lanvin. Plus de 1000 ouvrières ont travaillé pour les créations de Jeanne Lanvin, véritable femme d’affaires produisant des centaines de modèles par an. Le style Lanvin est sobre et s’illustre par un travail très poussé de la matière, de surpiqûres, d’entrecroisés, de broderies de strass, de découpes, mais aussi d’effets de transparence avec un grand art dans la disposition savante de rubans sur fond de tulle.
C’est une ligne très raisonnée, à la française, héritée du classicisme, très visible dans ses robes tubes et géométriques Art Déco, style qui a justement puisé dans la régularité classique pour inventer la modernité. « Le style Lanvin  est donc simplement l’ensemble des grandes lignes qui caractérisent mes modèles et que l’on retrouve chaque saison, mais dissimulé sous un rythme nouveau ». J. Lanvin, 1945.

COULEURS DE PREDILECTION
Lanvin ouvre une usine de teinture à Nanterre en 1923. Une extrême variété dans la gamme chromatique, du vert absinthe au blanc crème en passant par le rouge capucine, laisse toutefois prédominer :
Le bleu : couleur fétiche omniprésente. La robe Fra Angélico ; les robes Train Bleu, Delft, Lazuli, Indigo ou Della Robbia pour les enfants. Expression ultime en 1939 avec l’Ange, longue robe bleue pailletée exposée sur un ange à New York.
1921 : le Bleu Lanvin s’officialise, il est utilisé pour le théâtre Daunou et l’hôtel particulier de la rue Barbet-de-Jouy.
Le noir : la robe Hérissée et la robe Trémolo montrent comment Jeanne Lanvin allie élégance et originalité sans tomber dans l’étriqué. « Loin de vouloir me répéter et me soumettre à une idée préconçue, je me fie à mon instinct et m’abandonne à mon inspiration. Si j’aime la mesure, je n’admets pas plus l’excès que l’étriqué (…) ». Jeanne Lanvin, Vogue, 1945
Le noir et blanc : sa griffe, ses portraits, sa garde-robe personnelle sont souvent en N&B. Les robes les Eclairs ou Concerto jouent sur ces contrastes de noir et de blanc.

EXOTISME ET FOLKLORE
Deux sources d’inspiration prégnantes dans l’histoire de la mode. Motifs des colonies, orientalisme, japonisme,… la robe Rarahu avec des lacets noirs cirés, la robe Ali Baba.
Après la révolution de 1917, les Russes Blancs se réfugient en France et les costumes folkloriques influencent la mode. Le prince Ioussoupov et son épouse la princesse Irina fondent la maison Irfé. La robe Donatienne de Lanvin en crêpe de soie Bleu Lanvin, velours noir et corail, offre un contraste saisissant entre la simplicité paysanne de la ligne et la préciosité de ses décorations en corail.

HISTORICISME
Le médiéval religieux inspire Lanvin pour ses dalmatiques, à la mode autour de 1927, ses manteaux ornés de blasons ou ses vestes en forme d’armure. Lanvin invente aussi la fameuse « robe de style » bouffante, dont la ligne doit autant aux paniers du XVIIIe siècle qu’aux crinolines du Second Empire : robes Cendrillon ou Casanova.

GEOMETRISME
Vers 1924, Lanvin tire les leçons du cubisme et de l’abstraction et l’on voit apparaitre sur les sweater sport et sur les robes des motifs géométriques et abstraits, comme les triangles à répétitions noir sur fond blanc de la Robe Boulogne.
Deux femmes sont influentes dans cet ordre : Sonia Delaunay, issue du milieu de la peinture, qui conçoit des vêtements aux imprimés abstraits et Elsa Schiaparelli, issue du monde littéraire, et ses sweater géométriques.

EXPOSITIONS UNIVERSELLES
Avril-octobre 1925 : L’exposition internationale des arts décoratifs et industriels
Au rez-de-chaussée du Grand Palais, Jeanne Lanvin dirige la section des vêtements. Et sur le Cours de la Reine le pavillon de l’Elégance. Qui regroupe aussi, entre autres, Callot, Worth, Cartier et Hermès.
On y voit 5 robes dans le plus pur style Art Déco : la robe Mille et une nuits, vert absinthe avec des cristaux Swarovski, les robes Lesbos, La Duse, Maharanée et Salambô bleu et turquoise.
1931 : Exposition Coloniale. Jeanne Lanvin dirige le groupe de la couture.
1935 : Défilé haute couture à bord du Normandie lors de la traversée du Havre à NY.
1937 : Exposition internationale des arts et techniques : Jeanne Lanvin est au premier plan. Des robes du soir exceptionnelles, très vaporeuses dans une brillante atmosphère parisienne.

« Madame Lanvin nous présente en une heure, et sans fausse note, des robes à la mode de 1925, des robes de style et des robes d’enfants et de fillettes. Et sa manière et si personnelle – synonyme de goût, de mesure et de raffinement- que, pas un seul instant, nos regards ne sont déconcertés par ce tour de force qui nous laisse, au contraire, un souvenir de grâce et d’harmonie ». La Gazette du Bon Ton, 1925.

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